Riassunto de L’ etranger per capitoli

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Publié le : 1er avril 2004

Létranger, Gallimard, 1957

Meursault va enterrer sa mère : il regarde, il écoute, il fume, passivement. Il ne participe pas ; il répond ; et cest tout. Le lendemain, il rencontre Marie, se baigne avec elle, couche avec elle, sans rien vouloir, simplement parce quelle est là, et quil répond à ce qui linterroge ou se présente. De même pour Raymond, son voisin, qui lui demande son amitié, et quil aide, comme on répond à qui vous parle avec insistance, sans rien penser de particulier. Et la vie coule, poussant les jours, le travail, le soleil, la mer, toutes choses que Meursault constate avec une conscience vide et lucide, toutes choses qui se reflètent sur lui mais auxquelles il ne se donne pas.
Raymond linvite à pique-niquer avec Marie et un couple ami sur une plage. Tandis que les trois hommes se promènent, ils sont accostés par des Arabes qui ont un compte à régler avec Raymond. Bagarre. Meursault regarde. Plus tard, retourné seul vers la source qui coule à une extrémité de la plage, Meursault y rencontre lun des Arabes. Cet homme ne lui est rien, et il na pas de haine, à peine le souvenir de ce qui sest passé. Mais lArabe sort un couteau, la lame brille au soleil, et Meursault, qui par hasard a encore sur lui le revolver de Raymond, tire, tire encore, aveuglé par la lumière, la sueur, lair brûlant…

Résumé

PREMIERE PARTIE :

CHAPITRE 1

Le narrateur, Meursault, employé de bureau Algérois, vient de recevoir un télégramme lui annonçant la mort de sa mère. Il prend lautobus pour se rendre à lasile de vieillards, non loin dAlger, à Marengo. Il a une entrevue avec le directeur, se rend à la morgue, où il refuse de voir le corps de sa mère, a une conversation avec le concierge, accepte une tasse de café aulait et fume. il participe à la veillée funèbre en compagnie des vieillards quil assimile à un tribunal (“Jai eu limpression ridicule quils étaient là pour me juger”).

Le lendemain matin, le cortège se met en route vers le cimetière sous un soleil de plomb. Meursault fait la connaissance de Thomas Pérez, lami de sa mère. Après la cérémonie à léglise puis lenterrement au cimetière, Meursault ressent un apaisement en retrouvant Alger.

CHAPITRE 2

Le lendemain de lenterrement, un samedi, Meursault va se baigner et rencontre Marie Cardona, une jeune femme qui a travaillé dans son bureau. Le soir, ils vont au cinéma voir un film avec Fernandel puis ils passent la nuit chez Meursault. Il ne semble en rien affecté par la mort de sa mère, que Marie apprend incidemment.

Laprès-midi du dimanche, Meursault contemple le spectacle de la rue. Le chapitre se termine ainsi : “Jai pensé que cétait toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que jallais reprendre mon travail et que, somme toute, il ny avait rien de changé.”

CHAPITRE 3

Le lundi, Meursault retourne au bureau et retrouve son patron, ses collègues, le restaurant Céleste. En rentrant chez lui, le soir, il rencontre le vieux Salamano et son chien, que ce dernier bat et insulte constamment. Ensuite, son voisin, Raymond Sintès, qui a une réputation de souteneur, linvite à partager son repas dans sa chambre et lui raconte comment il sest battu avec le frère de sa maîtresse, quil soupçonne de le tromper. Il la déjà punie mais il trouve que ce nest pas suffisant. Il médite une nouvelle vengeance et demande à Meursault de rédiger pour lui une lettre.

CHAPITRE 4

Une semaine sest écoulée. Meursault est allé à la plage avec Marie. Le lendemain ils ont entendu une scène violente entre Raymond Sintès et une femme, interrompue par lintervention dun agent. Après le départ de Marie, Raymond rend visite à ?eursault et lui demande de lui servir de témoin. Tous deux sortent dans la rue et rencontrent le vieux Salamano désemparé parcequil a perdu son chien. Le soir, Meursault, entendant Salamano pleurer, se met à sa mère.

CHAPITRE 5

Raymond invite Meursault à passer la journée du dimanche dans le cabanon dun de ses amis, près dAlger et lui apprend quil a été suivi par un groupe darabes. Son patron propose à Meursault de le repréenter dans un nouveau bureau à Paris, proposition quil décline. Marie le demande en mariage-” Jai dit que ça métait égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait.” Meursault dîne ensuite chez Céleste, où il remarque “une bizarre petite femme” qui coche preque toutes les émissions sur un programme de radio. En rentrant chez lui, il retrouve le vieux Salamano qui lui annonce la perte définitive de son chien et lui raconte sa vie en détails. A la fin de la conversation, le vieux Salamano évoque la mère de Meursault et la façon dont il a été mal jugé dans le quartier pour lavoir mise à lasile.

CHAPITRE 6

Le dimanche, Marie vient chercher Meursault. Ils partent avec Raymond. Avant de prendre lautobus, ils remarquent un groupe dArabes parmi lesquels se trouve le frère de sa maîtresse, contre laquel Meursault a témoigné la veille. Le bus les conduit dans la banlieue dAlger où se trouve le cabanon de Masson, lami de Raymond. Ils prennent un premier bain, retournent au cabanon pour déjeuner puis les trois hommes redescendentsur la plage, au moment où léclat du soleil est insoutenable. Ils rencontrent à nouveau les Arabes. Une bagarre éclate au cours de laquelle Raymond est blessé dun coup de couteau. Un peu plus tard, Raymond et Meursault redescendent vers la plage et rencontrent encore les Arabes. Raymond a un revolver. Meursault obtient quil lui confie son arme. Les deux hommes retournent au cabanon après le départ des Arabes. Meursault retourne sur la plage, mais le soleil est tellement brûlant quil se dirige vers la source où avit eu lieu la première bagarre. Un des Arabes sy trouve à nouveau. “Dès quil ma vu, il sest soulevé un peu et a mis la main dans sa poche. Moi naturellement, jai serré le revolver de Raymond dans mon veston. Ensuite, sous la pression du soleil, tous les évènements senchaînent jusquau meurtre fatidique.La gachette a cédé, jai touché le ventre poli de la crosse et, cest là, dans le bruit à lafois sec et assourdissant que tout a commencé[…]. Alors, jai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles senfonçaient sans quil y parû. Et cétait comme quatre coup brefs que je frappais sur la porte du malheur.

DEUXIEME PARTIE

CHAPITRE 1

Meursault est interrogé par le juge dinstruction. Il reçoit en prison la visite dun avocat, qui linterroge sur son absence de sensibilité le jour de lenterrement de sa mère. Nouvel interrogatoire chez le juge dinstruction, qui essaie de trouver les raisons de son geste, sénerve et lui parle de Dieu. Cet entretien est suivi de plusieurs autres.

CHAPITRE 2

Meursault sinstalle dans la vie carcérale (prison life), reçoit lunique visite de Marie, pendant laquelle il est incommodé par le bruit du parloir. Quelques mois passent. Il shabitue.

CHAPITRE 3

Un an a passé, cest de nouveau lété. Le procès commence. Meursault entre dans la salle daudience, repère les jurés. Le président procède à lappel des témoins et commence linterrogatoire. Laprès-midi, témoignages du directeur de lasile et du concierge : Jai senti alors quelque chose qui soulevait la salle et, pour la première fois, jai compris que jétais coupable. Le défilé des témoins se poursuit : Céleste (“Our moi cest un malheur.”), Marie, qui éclate en sanglots et dit que “ce nétait pas cela, quil y avait autre chose”, puis Raymond, dont lavocat général rappelle le métier de souteneur, qui confirme : “Jétais son complice et son ami.

Laudience est levée après une nouvelle tirade du procureur : “Oui, sest-il écrié avec force, jaccuse cet homme davoir enterré une mère avec un cæur de criminel.”

CHAPITRE 4

Même sur un banc daccusé, il est toujours intéressant dentendre parler de soi.” Meursault reste parfaitement extérieur à ce qui se passe dans la salle daudience et écoute les différentes interprétations de lui-même données par les hommes de justice. Le procureur assimile Meursault au parricide qui va être jugé juste après, à cause de linsensibilité quil a manifesté au cours de lenterrement de sa mère, “selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur lauteur de ses jours.”

Lavocat plaide à son tour et propose un autre visage de Meursault, tout aussi faux : “Jétais un honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui lemployait, aimé de tous et compatissant aux misères des autres.” Meursault est envahi par une sensation de vertige. Plus tard la cour vient rendre son verdict :”le président ma dit dans une forme bizarre que jaurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français.

CHAPITRE 5

Dans sa cellule, Meursault sinterroge sur les possibilités déchapper à son execution. Laumônier lui rend visite et ses paroles déclenchent chez Meursault un flot de colère. Après le départ de laumônier, Meursault ressent un apaisement : “Comme si cette grande colère mavait purgé du mal, vidé despoir, devant cette nuit chargée de signes et détoiles, je mouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde.”

Personnages

MEURSAULT

Meursault, le narrateur, relate les événements comme sil était extérieur à lui-même, sans les commenter ou les situer dans une chaîne logique. Ainsi, il donne limpression dêtre parfaitement étranger au monde dans lequel il vit. Il y a donc deux points de vues différents dans la narration :

-  un point de vue interne (celui de Meursault, qui relate à la première personne son histoire)

-  un point de vue externe (Meursault parle de ce quilui arrive comme sil sagissait de quelquun dautre)

Si Meursault est condamné, cest dabord pour sêtre montré insensible au moment de lenterrement de sa mère. Insensible, cest-à-dire irrespectueux des convenances. Il na pas adopté le comportement quon attendait de lui en de telles circonstances. Il a fumé, bu du café au lait, refusé de voir le corps de sa mère ; il est allé au cinéma et a passé la nuit avec Marie Cardona… Tout se retourne contre lui au moment du procès et le procureur demande sa tête parce quil na pas montré les signes de douleur et ne sest justifié ni au cours de linstruction, ni pendant les audiences. On peut donc dire que le crime jugé dans lEtranger nest pas le meurtre de lArabe mais le mépris des conventions sociales.

Cest ainsi que Camus analyse après coup le comportement de son personnage dans la préface dune édition de 1958 : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à lenterrement de sa mère risque detre condamné à mort (?). Le héros du livre est condamné parce quil ne joue pas le jeu. En ce sens il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle (?) il refise de mentir. Mentir ce nest pas seulment dire ce qui nest pas. Cest aussi, cest surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le coeur humain, dire plus quon ne sent (?) ; il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée.” Meursault du reste na joué ni au fils éploré ni à lassassin repentant.

Meursault, le personnage romanesque, vit à Belcourt, un faubourg populaire dAlger. Il a des habitudes de célibataire (“Je me suis fait cuire des æufs et je les ai mangés à même le plat, sans pain parceque je nen avais plus et que je ne voulais pas descendre en acheter.”), et les premières pages du romans le décrivent comme un employé dérangé dans sa routine par la mort de sa mère, qui va bouleverser son rytme quotidien. A chaque jour, les mêmes occupations, le bureau, le déjeuner chez Céleste, le “tram”, les bains de mer, les promenades sur le port, la contemplation des passants… Cest cette routine que le meurtre vient interrompre.

Si Meursalut nexprime aucun sentiment, il éprouve des sensations fortes. Juste avant le meurtre, il ressent la brûlure du soleil de manière particulièrement aigüe. Cest ce mélange de sensations exacerbées sous laction du soleil qui joue un rôle déterminant dans lenchaînement qui le conduit à tuer.

Meursault nest pas le même au début et à la fin du roman. Dans les premières pages, il évoque la mort de sa mère en langage administratif (“Après lenterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.”). A la fin du roman, Meursault pense à sa mère en dautres termes (“Il ma semblé que je comprenais pourquoi à la fin dune vie elle avait pris un “fiancé”, pourquoi elle avait joué à recommencer.”). Avant son exécution, il ne se contente plus de raconter les faits matériels qui occupent sa vie routinière. Ses sentiments à légard de sa mère ont évolué. Elle ne lui apparait plus comme une présence lointaine et indifférente. Il lévoque comme un être humain, semblable à lui dans leur condition commune. Tout se passe comme si la proximité de la mort permettait à Meursault de trouver une relation nouvelle avec les autres et le reste du monde. Les différentes étapes de sa transformation correspondent à sa découverte de lAbsurde.

MARIE

Meursault retrouve cette dactylo qui a travaillé dans son bureau par hasard à létablissement de bains du port. Avec elle il parle peu et il a essentiellement des rapports sensuels. Il se baigne avec elle à trois reprises et, à chaque fois, la présence physique de la jeune femme est associée à la perception dune harmonie avec les éléments naturels : La mer et le soleil. Marie permet, en quelque sorte, la communion du héros avec la nature. Au cours des trois bains, Marie est liée à la présence de la mer, et son corps devient un élément du décors naturel parmi dautres.

RAYMOND SINTES

Meursault devient son ami sans lavoir choisi. Cest son voisin qui linvite chez lui “à manger un morceau”. “Jai pensé que cela méviterait de faire ma cuisine et jai accepté.” Il reste passif, comme avec Marie. Pourquoi Raymond Sintès lui demande-t-il décrire une lettre à sa maîtresse ? Ses motifs restent obscurs au lecteur et à Meursault, qui ne se pose pas la question. Meursault ne pose pas de jugement sur Raymond tout en connaissant sa réputation de souteneur.

Raymond joue un rôle important dans la condamnation de Meursault : à cause de la lettre qui permet au procureur de parler de la moralité douteuse de Meursault. Cest aussi Raymond qui a mis en contact la victime et le meurtrier, et a donné son revolver à Meursault.

SALAMANO

Ce personnage ne joue aucun rôle dans la progression de laction. A la fin du chapitre 4, Salamano vient de perdre son chien et Meursault lentend pleurer. Dautre part, cest Salamano qui lui avait appris ce quon disait dans le quartier quand il avait mis sa mère à lasile. La narration établi ainsi un rapport entre les deux couples : Meurault-sa mère et Salamano-son chien. Ces effets de miroir soulignent lidée de la perte dun être cher sans que de tels sentiments soient directement attribués à Meursault. Le lecteur est conduit par le jeu du texte à faire ses rapprochements et à interpréter Salamano comme un double déformé de Meursault.

LE STYLE

Le style de LEtranger frappe tout dabord par sa simplicité et son naturel. On ne trouve pas, derrière lécriture de Camus, les habitudes rhétoriques, les volontés dexpression propres aux grands romanciers du XIX siècle et souvent charactéristiques dune idéologie bourgeoise. Camus ne fait souvent que traduire fidèlement une façon de parler typique des français dAlgérie, elle-même héritée du style et du rythme du récit des Arabes : transcription simple des faits, appréciés en eux-mêmes, sans quil soit besoin de les organiser et surtout de les coordonner dans un discours cohérent, et qui finissent, en saccumulant, par prendre une dimension épique.

En évoquant par de petites phrases courtes, que ne relie le plus souvent aucun rapport de cause ou de conséquences, les faits apparemment les plus anodins et les plus importants, Meursault paraît dénoncer comme de simples préjugés les points de vue différents que nous en avons dhabitude.

Son style exprime que pour lui, il nexiste pas de petits problèmes ; son observation des détails (les vis du cercueil) ou sa manière de peser en toutes choses le pour et le contre (“dans un sens… dans un autre…”) révèlent un esprit scrupuleux et observateur.

A travers Meursault, personnage indifférent aux valeurs traditionnelles, Camus nous fait redécouvrir un monde que lon croyait familier.

DUREE DE LACTION

La première partie du récit couvre dix-huit jours, entre le jeudi où Meursault reçoit le télégramme et le dimanche du drame. Nous sommes au début du roman au mois de juin (la saison de football, qui ne dépassait jamais le 30 juin en Algérie, nest pas terminée). Sans doute sommes-nous en juillet le jour du meurtre.

La deuxième partie couvre près dun an : linstruction a duré onze mois, auxquels il faut ajouter le temps du procès et les jours que Meursault passe dans sa cellule après le verdict. Le proçès lui-même se déroule en juin.

Bien quil sétale sur un an, le récit se situe presque entièrement en été, et plus précisément en juin-juillet.

Le temps du roman est linéaire, cest-à-dire quil ne comporte pas de retour en arrière à lintérieur du récit de Meursault. Chaque chapitre nous fait progresser dans le temps, à lexception des chapitres 1 et 2 de la deuxième partie, qui relatent les événements dune même période, mais de caractère différent.

LA SOCIETE

Lindifférence de Meursault devant les autres va se trouver modifiée après le crime. En le prenant à partie, la société va lobliger à réagir. Paradoxalement elle éveille en lui des sentiments de sympathie quil néprouvait pas auparavant. Le juge lui apparaît “très raisonable et, somme toute, sympathique” ; le mécontentement de son avocat le désole :”Il est parti avec un air fâché. Jaurais voulu le retenir, lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement”.

Lévolution de Meursault se fait sentir dans la façon dont nous apparaissent les représentants de la société. Il décrit tout dabord les petits détails qui le frappent (la cravate bizarre de lavocat, la robe rouge du président). Cependant dès louverture du procès, les yeux clairs du journaliste qui lexamine attentivement ne lui échappent pas. Meursault leur donne même un sens : “Et jai eu limpression bizarre dêtre regardé par moi-même.” Le procès tout entier va apparaître de moins en moins à Meursault comme un spectacle et il se sentira de plus en plus concerné par ce qui se passe. Il remarque “le regard triomphant de lavocat général”, puis “la lueur ironique” qui brille dans ses yeux ; il trouve son avocat “ridicule”. Lorsquil décrit laumônier plus rien ne lui échappe : il remarque la douceur, la tristesse, lagacement du personnage.

Lorsquil décrivait les autres personnages Meursault ne nous donnait quun point de départ, souvent insignifiant. Lidée quil nous donne de laumônier, au contraire, est très précise car il est maintenant plus sensible au rapport quil entretient avec les gens quà leur apparence brute.

EXTRAITS

Aujourdhui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. Jai reçu un télégramme de lasile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. Cétait peut-être hier.
Lasile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d Alger. Je prendrai lautobus à deux heures et jarriverai dans laprès-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. Jai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il navait pas lair content. Je lui ai même dit : “Ce nest pas de ma faute.” Il na pas répondu. Jai pensé alors que je naurais pas dû lui dire cela. En somme, je navais pas à mexcuser. Cétait plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, cest un peu comme si maman nétait pas morte. Après lenterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
Jai pris lautobus à deux heures. Il faisait très chaud. Jai mangé au restaurant, chez Céleste, comme dhabitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste ma dit : “On na quune mère.” Quand je suis parti, ils mont accompagné à la porte. Jétais un peu étourdi parce quil a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
Jai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, cest à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à lodeur dessence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. Jai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, jétais tassé contre un militaire qui ma souri et qui ma demandé si je venais de loin. Jai dit “oui” pour navoir plus à parler. Lasile est à deux kilomètres du village. Jai fait le chemin à pied. Jai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge ma dit quil fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, jai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite jai vu le directeur : il ma reçu dans son bureau. Cétait un petit vieux, avec la Légion dhonneur. Il ma regardé de ses yeux clairs. Puis il ma serré la main quil a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. I1 a consulté un dossier et ma dit : “Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien.” Jai cru quil me reprochait quelque chose et jai commencé à lui expliquer. Mais il ma interrompu : “Vous navez pas à vous justifier, mon cher enfant. Jai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. I1 lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici.” Jai dit : “Oui, monsieur le Directeur.” Il a ajouté : “Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont dun autre temps. Vous êtes jeune et elle devait sennuyer avec vous.”
Cétait vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à lasile, elle pleurait souvent. Mais cétait à cause de lhabitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on lavait retirée de lasile. Toujours à cause de lhabitude. Cest un peu pour cela que dans la dernière année je ny suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche – sans compter leffort pour aller à lautobus, prendre des tickets et faire deux heures de route.
Le directeur ma encore parlé. Mais je ne lécoutais presque plus. Puis il ma dit : “Je suppose que vous voulez voir votre mère.” Je me suis levé sans rien dire et il ma précédé vers la porte. Dans lescalier, il ma expliqué : “Nous lavons transportée dans notre petite morgue. Pour ne pas impressionner les autres. Chaque fois quun pensionnaire meurt, les autres sont nerveux pendant deux ou trois jours. Et ça rend le service difficile.” Nous avons traversé une cour où il y avait beaucoup de vieillards, bavardant par petits groupes. Ils se taisaient quand nous passions. Et derrière nous, les conversations reprenaient. On aurait dit dun jacassement assourdi de perruches. A la porte dun petit bâtiment, le directeur ma quitté : “Je vous laisse, monsieur Meursault. Je suis à votre disposition dans mon bureau. En principe, lenterrement est fixé à dix heures du matin. Nous avons pensé que vous pourrez ainsi veiller la disparue. Un dernier mot : votre mère a, paraît-il, exprimé souvent à ses compagnons le désir dêtre enterrée religieusement. Jai pris sur moi de faire le nécessaire. Mais je voulais vous en informer.” Je lai remercié. Maman, sans être athée, navait jamais pensé de son vivant à la religion.
Je suis entré. Cétait une salle très claire, blanchie à la chaux et recouverte dune verrière. Elles était meublée de chaises et de chevalets en forme de X. Deux dentre eux, au centre, supportaient une bière recouverte de son couvercle. On voyait seulement des vis brillantes, à peine enfoncées, se détacher sur les planches passées au brou de noix. Près de la bière, il y avait une infirmière arabe en sarrau blanc, un foulard de couleur vive sur la tête.
A ce moment, le concierge est entré derrière mon dos. Il avait dû courir. Il a bégayé un peu : “On la couverte, mais je dois dévisser la bière pour que vous puissiez la voir.” Il sapprochait de la bière quand je lai arrêté. Il ma dit : “Vous ne voulez pas ?” Jai répondu : “Non.” Il sest interrompu et jétais gêné parce que je sentais que je naurais pas dû dire cela. Au bout dun moment, il ma regardé et il ma demandé : “Pourquoi ?” mais sans reproche, comme sil sinformait. Jai dit : “Je ne sais pas.” Alors tortillant sa moustache blanche, il a déclaré sans me regarder : “Je comprends.” Il avait de beaux yeux, bleu clair, et un teint un peu rouge. Il ma donné une chaise et lui-même sest assis un peu en arrière de moi. La garde sest levée et sest dirigée vers la sortie. A ce moment, le concierge ma dit : “Cest un chancre quelle a.” Comme je ne comprenais pas, jai regardé linfirmière et jai vu quelle portait sous les yeux un bandeau qui faisait le tour de la tête. A la hauteur du nez, le bandeau était plat. On ne voyait que la blancheur du bandeau dans son visage.

[…]

En me réveillant, jai compris pourquoi mon patron avait lair mécontent quand je lui ai demandé mes deux jours de congé : cest aujourdhui samedi. Je lavais pour ainsi dire oublié, mais en me levant, cette idée mest venue. Mon patron, tout naturellement, a pensé que jaurais ainsi quatre jours de vacances avec mon dimanche et cela ne pouvait pas lui faire plaisir. Mais dune part, ce nest pas ma faute si on a enterré maman hier au lieu daujourdhui et dautre part, jaurais eu mon samedi et mon dimanche de toute façon. Bien entendu, cela ne mempêche pas de comprendre tout de même mon patron.
Jai eu de la peine à me lever parce que jétais fatigué de ma journée dhier. Pendant que je me rasais, je me suis demandé ce que jallais faire et jai décidé daller me baigner. Jai pris le tram pour aller à létablissement de bains du port. Là, jai plongé dans la passe. Il y avait beaucoup de jeunes gens. Jai retrouvé dans leau Marie Cardona, une ancienne dactylo de mon bureau dont javais eu envie à lépoque. Elle aussi, je crois. Mais elle est partie peu après et nous navons pas eu le temps. Je lai aidée à monter sur une bouée et, dans ce mouvement, jai effleuré ses seins. Jétais encore dans leau quand elle était déjà à plat ventre sur la bouée. Elle sest retournée vers moi. Elle avait les cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissé à côté delle sur la bouée. Il faisait bon et comme en plaisantant, jai laissé aller ma tête en arrière et je lai posée sur son ventre. Elle na rien dit et je suis resté ainsi. Javais tout le ciel dans les yeux et il était bleu et doré. Sous ma nuque, je sentai le ventre de Marie battre doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée, à moitié endormis. Quand le soleil est devenu trop fort, elle a plongé et je lai suivie. Je lai rattrapée, jai passé ma main autour de sa taille et nous avons nagé ensemble. Elle riait toujours. Sur le quai, pendant que nous nous séchions, elle ma dit : “Je suis plus brune que vous.” Je lui ai demandé si elle voulait venir au cinéma le soir. Elle a encore ri et ma dit quelle avait envie de voir un film avec Fernandel. Quand nous nous sommes rhabillés, elle a eu lair très surprise de me voir avec une cravate noire et elle ma demandé si jétais en deuil. Je lui ai dit que maman était morte. Comme elle voulait savoir depuis quand, jai répondu : “Depuis hier.” Elle a eu un petit recul, mais na fait aucune remarque. Jai eu envie de lui dire que ce nétait pas ma faute, mais je me suis arrêté parce que jai pensé que je lavais déjà dit à mon patron. Cela ne signifiait rien. De toute façon, on est toujours un peu fautif.
Le soir, Marie avait tout oublié. Le film était drôle par moments et puis vraiment trop bête. Elle avait sa jambe contre la mienne. Je lui caressais les seins. Vers la fin de la séance, je lai embrassée, mais mal. En sortant elle est venue chez moi.
Quand je me suis réveillé, Marie était partie. Elle mavait expliqué quelle devait aller chez sa tante. Jai pensé que cétait dimanche et cela ma ennuyé : je naime pas le dimanche. Alors, je me suis retourné dans mon lit, jai cherché dans le traversin lodeur de sel que les cheveux de Marie y avaient laissée et jai dormi jusquà dix heures. Jai fumé ensuite des cigarettes, toujours couché jusquà midi. Je ne voulais pas déjeuner chez Céleste comme dhabitude parce que, certainement, ils mauraient posé des questions et je naime pas cela. Je me suis fait cuire des œufs et je les ai mangés à même le plat sans pain parce que je nen avais plus et que je ne voulais pas descendre pour en acheter.
Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et jai erré dans lappartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et jai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, larmoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à labandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, jai pris un vieux journal et je lai lu. Jy ai découpé une réclame des sels Kruschen et je lai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui mamusent dans les journaux. Je me suis aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon.
Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. Laprès-midi était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens rares et pressés encore. Cétaient dabord des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à la main. Et le voyant avec sa femme, jai compris pourquoi dans le quartier on disait de lui quil était distingué. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et cravate rouges, le veston très cintré, avec une pochette brodée et des souliers à bouts carrés. Jai pensé quils allaient aux cinémas du centre. Cétait pourquoi ils partaient si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très fort.
Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte. Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il ny avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur le trottoir den face, le marchand de tabac a sorti une chaise, la installée devant sa porte et la enfourchée en sappuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à lheure bondés étaient presque vides. Dans le petit café “Chez Pierrot”, à côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la sciure dans la salle déserte. Cétait vraiment dimanche.

[…]

Aujourdhui jai beaucoup travaillé au bureau. Le patron a été aimable. Il ma demandé si je nétais pas trop fatigué et il a voulu savoir aussi lâge de maman. Jai dit “une soixantaine dannées”, pour ne pas me tromper et je ne sais pas pourquoi il a eu lair dêtre soulagé et de considérer que cétait une affaire terminée.
Il y avait un tas de connaissements qui samoncelaient sur ma table et il a fallu que je les dépouille tous. Avant de quitter le bureau pour aller déjeuner, je me suis lavé les mains. A midi, jaime bien ce moment. Le soir, jy trouve moins de plaisir parce que la serviette roulante quon utilise est tout à fait humide : elle a servi toute la journée. Jen ai fait la remarque un jour à mon patron. Il ma répondu quil trouvait cela regrettable, mais que cétait tout de même un détail sans importance. Je suis sorti un peu tard, à midi et demi, avec Emmanuel, qui travaille à lexpédition. Le bureau donne sur la mer et nous avons perdu un moment à regarder les cargos dans le port brûlant de soleil. A ce moment, un camion est arrivé dans un fracas de chaînes et dexplosions. Emmanuel ma demandé “si on y allait” et je me suis mis à courir. Le camion nous a dépassés et nous nous sommes lancés à sa poursuite. Jétais noyé dans le bruit et la poussière. Je ne voyais plus rien et ne sentais que cet élan désordonné de la course, au milieu des treuils et des machines, des mâts qui dansaient sur lhorizon et des coques que nous longions. Jai pris appui le premier et jai sauté au vol. Puis jai aidé Emmanuel à sasseoir. Nous étions hors de souffle, le camion sautait sur les pavés inégaux du quai, au milieu de la poussière et du soleil. Emmanuel riait à perdre haleine.
Nous sommes arrivés en nage chez Céleste. Il était toujours là, avec son gros ventre, son tablier et ses moustaches blanches. Il ma demandé si “ça allait quand même”. Je lui ai dit que oui et que javais faim. Jai mangé très vite et jai pris du café. Puis je suis rentré chez moi, jai dormi un peu parce que javais trop bu de vin et, en me réveillant, jai eu envie de fumer. Il était tard et jai couru pour attraper un tram. Jai travaillé tout laprès-midi. Il faisait très chaud dans le bureau et le soir, en sortant, jai été heureux de revenir en marchant lentement le long des quais. Le ciel était vert, je me sentais content. Tout de même, je suis rentré directement chez moi parce que je voulais me préparer des pommes de terre bouillies.
En montant, dans lescalier noir, jai heurté le vieux Salamano, mon voisin de palier. Il était avec son chien. Il y a huit ans quon les voit ensemble. Lépagneul a une maladie de peau, le rouge, je crois, qui lui fait perdre presque tous ses poils et qui le couvre de plaques et de croûtes brunes. A force de vivre avec lui, seuls tous les deux dans une petite chambre, le vieux Salamano a fini par lui ressembler. Il a des croûtes rougeâtres sur le visage et le poil jaune et rare. Le chien, lui, a pris de son patron une sorte dallure voûtée, le museau en avant et le cou tendu. Ils ont lair de la même race et pourtant ils se détestent. Deux fois par jour, à onze heures et à six heures, le vieux mène son chien promener. Depuis huit ans, ils nont pas changé leur itinéraire. On peut les voir le long de la rue de Lyon, le chien tirant lhomme jusquà ce que le vieux Salamano bute. Il bat son chien alors et il linsulte. Le chien rampe de frayeur et se laisse traîner. A ce moment, cest au vieux de le tirer. Quand le chien a oublié, il entraîne de nouveau son maître et il est de nouveau battu et insulté. Alors, ils restent tous les deux sur le trottoir et ils se regardent, le chien avec terreur, lhomme avec haine. Cest ainsi tous les jours. Quand le chien veut uriner, le vieux ne lui en laisse pas le temps et il le tire, lépagneul semant derrière lui une traînée de petites gouttes. Si par hasard le chien fait dans la chambre, alors il est encore battu. Il y a huit ans que cela dure. Céleste dit toujours que “cest malheureux”, mais au fond, personne ne peut savoir. Quand je lai rencontré dans lescalier, Salamano était en train dinsulter son chien. Il lui disait : “Salaud ! Charogne !” et le chien gémissait. Jai dit : “Bonsoir”, mais le vieux insultait toujours. Alors je lui ai demandé ce que le chien lui avait fait. Il ne ma pas répondu. Il disait seulement : “Salaud ! Charogne !” Je le devinais, penché sur son chien, en train darranger quelque chose sur le collier Jai parlé plus fort. Alors sans se retourner, il ma répondu avec une sorte de rage rentrée : “Il est toujours là.” Puis il est parti en tirant la bête qui se laissait traîner sur ses quatre pattes, et gémissait.
Juste à ce moment est entré mon deuxième voisin de palier. Dans le quartier, on dit quil vit des femmes. Quand on lui demande son métier, pourtant, il est “magasinier”. En général, il nest guère aimé. Mais il me parle souvent et quelquefois il passe un moment chez moi parce que je lécoute. Je trouve que ce quil dit est intéressant. Dailleurs, je nai aucune raison de ne pas lui parler. Il sappelle Raymond Sintès. Il est assez petit, avec de larges épaules et un nez de boxeur. Il est toujours habillé très correctement. Lui aussi ma dit, en parlant de Salamano : “Si cest pas malheureux !” Il ma demandé si ça ne me dégoûtait pas et jai répondu que non.
Nous sommes montés et jallais le quitter quand il ma dit : “Jai chez moi du boudin et du vin. Si vous voulez manger un morceau avec moi…” Jai pensé que cela méviterait de faire ma cuisine et jai accepté. Lui aussi na quune chambre, avec une cuisine sans fenêtre. Au-dessus de son lit, il a un ange en stuc blanc et rose, des photos de champions et deux ou trois clichés de femmes nues. La chambre était sale et le lit défait. Il a dabord allumé sa lampe à pétrole, puis il a sorti un pansement assez douteux de sa poche et a enveloppé sa main droite. Je lui ai demandé ce quil avait. Il ma dit quil avait eu une bagarre avec un type qui lui cherchait des histoires.

“Mais mon avocat, à bout de patience, sest écrié en levant les bras, de sorte que ses manches en retombant ont découvert les plis dune chemise amidonnée : “Enfin, est-il accusé davoir enterré sa mère ou davoir tué un homme ? ” Le public a ri. Mais le procureur sest redressé encore, sest drapé dans sa robe et a déclaré quil fallait avoir lingénuité de lhonorable défenseur pour ne pas sentir quil y avait entre ces deux ordres de faits une relation profonde, pathétique, essentielle. “Oui, sest-il écrié avec force, jaccuse cet homme davoir enterré une mère avec un cœur de criminel.” Cette déclaration a paru faire un effet considérable sur le public. Mon avocat a haussé les épaules et essuyé la sueur qui couvrait son front. Mais lui-même paraissait ébranlé et jai compris que les choses nallaient pas bien pour moi.”

ANALYSE

Si près de la mort, vidé de tout espoir comme de toute crainte, Meursault souvre “pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De léprouver si pareil à moi, si fraternel enfin jai senti que javais été heureux et que je létais encore”. Dans linterprétation de ces quelques lignes tient la compréhension dune œuvre pour laquelle le rapport à la mère et/ou à la nature (là est le nœud du problème et la durée initiatique dune histoire) joue le rôle essentiel.

Si lon tente de lire le dénouement de LÉtranger à la lumière théorique et rétrospective du Mythe de Sisyphe, plusieurs interprétations se présentent à nous qui toutes nous disent que Meursault na pas su “soutenir le pari déchirant et merveilleux de labsurde”, car ces interprétations sont autant dexplications dun “consentement”. Si par exemple Meursault consent à sa propre mort il peut être comparé au suicidé. Cest lacceptation à la limite. “Tout est consommé, lhomme rentre dans son histoire essentielle. Son avenir, son seul et terrible avenir, il le discerne et sy précipite”. Le suicide résout donc labsurde. Il lentraîne dans la mort. Certes Meursault na pas les moyens de sa propre mort, mais dans ce cas de figure il veut, à la manière héroïque et humoristique du sage stoïcien, ce qui lui arrive : sa condamnation à avoir la tête tranchée… Et par là même il échappe à labsurde.

Deuxième hypothèse : Il sagissait de “mourir irréconcilié” et cest en communion avec le monde que Meursault va au contraire à la mort. Sa réconciliation finale napparaît alors que comme une ultime illusion consolatrice. En revêtant le monde dun sens illusoire, Meursault cède à cette exigence anthropomorphique de familiarité avec ce qui pourtant nous est radicalement hostile et étranger. Il a nié “lépaisseur” et “létrangeté” du monde et par là même labsurde sest évanoui. “Il y a tant despoir tenace dans le cœur humain. Les hommes les plus dépouillés finissent quelquefois par consentir à lillusion. Cette approbation dictée par le besoin de paix est le frère intérieur du consentement existentiel”.

Autre hypothèse : Meursault aurait adopté une philosophie de type chestovien, il consentirait non plus à la mort ni à la nature mais à labsurde lui-même ; et éprouverait, dans sa communion avec le monde, “la griserie de lirrationnel et la vocation à lextase” qui détourne nécessairement de labsurde un esprit clairvoyant. Ainsi la révolte est-elle à nouveau éludée : “Lhomme intègre labsurde et dans cette communion fait disparaître son caractère essentiel qui est opposition, déchirement et divorce. Ce saut est une dérobade”. Car lirrationnel est ici devenu dieu. Et sans doute Camus ne choisit pas et nadhère lui-même à aucune de ces réponses. Avec celle du héros absurde accompli, il propose sans référence à L Étranger, ces possibilités en vrac à la méditation du lecteur, écrivant par ailleurs qu “une œuvre absurde (…) ne fournit pas de réponses”.

La leçon philosophique finale de L Étranger dit quentre le monde et lhomme, comme entre la mère et lenfant, il ny a pas séparation mais unité ontologique.

La figure du Christ hante L Étranger, et Camus multiplie son sens. Le Nietzsche de LAntéchrist nourrit ici le texte de ses significations. Antéchrist, cest la dénomination que reprend ironiquement – et symptomatiquement – à ladresse de Meursault, le juge dinstruction à la fin de chacun de ses interrogatoires : “Cest fini pour aujourdhui, monsieur lAntéchrist”. Cette appellation na pas, bien sûr, le même sens pour le juge et pour lauteur. Pour le juge, anté signifie anti et lexpression joanique de LApocalypse, dit lindifférence et linsensibilité de Meursault (lendurcissement du cœur) face à limage paradigmatique de la douleur rédemptrice quexprime le crucifix que le juge brandit avec véhémence devant les yeux du pécheur : “Moi je suis chrétien. Je demande pardon de tes fautes à celui-là. Comment peux-tu ne pas croire quil a souffert pour toi ? Face à la harangue du théologien-juge, sur le sacrifice de linnocent pour les fautes du coupable, Camus – suivant en ce sens Nietzsche – décrit à travers Meursault un christ ou un Antéchrist dun tout autre type : un christ davant la théologie chrétienne, davant linvention de la faute, du péché, du sacrifice et du rachat, un christ essentiellement innocent, en communion immédiate avec Dieu dans une expérience vécue dune béatitude qui nest pas le privilège dun seul ou de quelques-uns mais qui peut-être partagé par tous, “en tant que vie dans lamour sans réticence ni exclusive, sans distance” ni résistance. Meursault, à lexemple de sa mère, à lexemple de ce christ (quelle est aussi) et que Nietzsche décrit, Meursault non plus “ne résiste pas, il ne défend pas son droit, il ne fait pas un geste pour détourner de lui lextrême, bien mieux, il le provoque…” Et cette négation nest pas un abandon, cest un choix. Dans un schéma historique essentiellement nietzschéen, Meursault exprimerait donc (dans lidentité à sa mère) le type du “dernier homme”, celui pour qui “tout est vide, tout est égal, tout est révolu”. Cest le stade du nihilisme passif, cest-à-dire le “point zéro” dépuisement dune culture (ou dune imagination) qui retrouverait ainsi, dans sa fin, le type naturel, élémentaire de son origine mais aussi le point dappui dun possible rebondissement. Le dernier homme prépare une renaissance.

Dans le parloir bruyant et grillagé de la prison où les êtres compensent par des cris la distance de la séparation, dans cet espace limité où les fragments de phrases simplifiées à lextrême se choquent les uns contre les autres de manière absurde, où Marie avec un sourire crispé tente artificiellement de faire vivre lespoir – cest notre monde même… – Meursault remarque à coté de lui un “petit jeune homme aux mains fines” en face dune “petite vieille” qui se regardent sans parler avec intensité :” Le seul îlot de silence était à côté de moi dans ce petit jeune homme cette vieille qui se regardaient. Peu à peu, on a emmené les Arabes. Presque tout le monde sest tu dès que le premier est sorti. La petite vieille sest rapprochée des barreaux et, au même moment, un gardien a fait signe à son fils. Il a dit : “Au revoir, maman” et elle a passé sa main entre deux barreaux pour lui faire un petit signe lent et prolongé”. Communion intense et silencieuse et, finalement, inéluctable séparation de la mère et de lenfant, de lhomme et du monde. Ce petit signe entre les barreaux, sans espoir, cest aussi celui quà lorée de la mort et au cœur même de sa fraternité avec le monde, Meursault perçoit au sein de la “nuit chargée de signes et détoiles”. Signe dadieu de la vie, adieu de la mère à son fils du fond de la nuit de sa vérité. Comme lenseigne Épicure, la séparation et la mort sont nécessairement incluses dans les pactes de lhomme avec la nature. La mère transmet silencieusement la vie et se retire lentement, laissant son fils dans la prison du monde. Dans le monde absurde la valeur dune vie se mesure à son infécondité et la mère de Jacques et de Meursault “a choisi dêtre rien”. Et cette stérilité, qui échappe au mensonge, est exemplaire : elle libère lamour de limagination, du désir didentification et de possession et de la suite de toutes ses affections passives. Elle signifie aussi cependant un accroissement de la disponibilité à la vie dans sa diversité. Lamour exclusif de la mère totalisatrice, dévorante et névrotique, fait place à une tendre indifférence, un certain “air dabsence et de douce distraction comme en porte perpétuellement certains innocents” et dont seule limmense solitude dune terre magnifique et sans âme, sereine et primitive, peut donner la mesure. Silencieusement, discrètement, la mère sest faite nature saccordant “à cet immense pays autour de lui dont, tout enfant, il avait senti la pesée avec limmense mer devant lui, et derrière lui cet espace interminable de montagnes, de plateaux et de désert quon appelait lintérieur, et entre les deux le danger permanent dont personne ne parlait parce quil paraissait naturel…” Et Meursault de souvrir librement à ce vide immense, à cette présence permanente de la mort et, en même temps aussi, à la richesse du monde. Son chemin : de n”être rien à être plusieurs”.

Il y a le contentement parfait dans les choses les plus simples : “Le ciel était vert, je me sentais content. Tout de même, je suis rentré directement chez moi parce que je voulais me préparer des pommes de terre bouillies” ; la vie retirée dans une seule pièce… “le reste est à labandon” ; laptitude que Meursault se reconnaît de pouvoir “vivre dans un tronc darbre sec sans autre occupation que de regarder la fleur du ciel”. Là sexprime sans doute lactivité immobile caractéristique de lenergeia épicurienne. Lexploration du divers paraît alors, du point de vue de cette simplification de la vie, contradictoire. Cest pourtant le contraire dune agitation suscitée par le manque et linfinité illusoire des désirs. Plutôt lextension indéfinie de lactivité immobile dune plénitude. Meursault cest aussi Don Juan. Cette vie le comble. Il ne connaît pas le manque, mais son désir court pourtant de corps en corps. Il se promène avec Marie et attire son attention sur la beauté des femmes. Ils vont à la plage :” jai remarqué tout de suite une fille magnifique en maillot blanc, et jen ai eu envie”…

Revenons à la pauvreté. Celle qui a ramené Meursault auprès de sa mère après quelque temps passé à Paris pour des études supérieures quil na pas pu terminer et dont on ne saura rien ; pauvreté qui a supprimé en lui, avec ses ambitions, tout espoir et tout regret, et qui lamène à présent à penser en vérité quau fond on ne change jamais de vie, que toutes se valent et que la sienne, disponible au hasard dun “ciel plein de rougeur” ou d “une odeur de sel”, ne lui déplaît pas du tout. Cette pauvreté qui le conduit enfin à mettre sa mère à lasile au moment même où leur mutuel silence, épuisé de sa richesse initiatique, est devenu celui de lennui, de la séparation inéluctable des êtres et déjà de la mort : “maman ni moi nattendions plus rien lun de lautre, ni dailleurs de personne”. Cest pourtant par fidélité à la vérité de la mère, par fidélité essentielle à la vie, que Meursault sen sépare ou plutôt entérine, par son acte, le divorce que lexistence avait déjà ouvert irréversiblement entre eux. Par un même geste, il libère sa mère de sa propre présence comme objet hallucinatoire et exclusif du désir, et la rend disponible à dautres amours : “Quand elle était à la maison maman passait son temps à me suivre des yeux en silence”. A lasile elle trouvera un “fiancé” et jouera à tout recommencer. Ce que le frère de Catherine Cormery avait, sous les yeux du jeune Jacques, empêché, Meursault le rend possible pour sa propre mère. Il faut voir là de la gratitude, le don dune seconde naissance. Le rapport mère-enfant est réversible car il ny a en réalité que des fraternités par lesquelles la vie se diffuse, rebondit, ressuscite, se multiplie, samplifie.

La mère disparue ne sera plus alors évoquée quen rapport avec cet amour fraternel de la vie, de la nature et du plaisir devant la beauté de la terre. Le parcours de Meursault va ainsi de lexpérience du vide, de son aptitude à désaffecter lunivers des mythes et des sentiments qui y sont assujettis, à celle de la densité et de la diversité réelle du réel, en lui-même et en dehors de soi.

“Je nai jamais eu, confie Meursault, de véritable imagination”. A ce quasi degré zéro du fanatisme ou de lhallucination, ce sont les structures en apparence les plus naturelles de notre rapport au monde et à autrui qui sont bouleversées. Car lunité, lidentité à partir desquelles nous reconnaissons un autre homme voire une chose, font elles-mêmes aussi déjà partie de limagination. Lorsque Meursault, par fidélité à la richesse du réel, à sa vérité, refuse de simplifier la vie – cest-à-dire de mentir sur la réalité de ses sentiments en identifiant ceux-ci en fonction du consensus sur ce qui doit être fait ou ressenti voire même du consensus sur des mots (cest de la peine, cest du regret, cest de lamour…) – par ce refus, il affirme que la vie tout entière, que chaque vie est vouée à la vérité de sa dispersion, de sa multiplicité, de sa diversité. Et que cette réalité est irréductible aux signes, à lidentique ou au contradictoire, quelle est silencieuse, affective, relationnelle, multiple. Mais aussi que cette vérité est autant la sienne que celle du monde. Par là Meursault se délivre du déchirement absurde. Cette richesse du monde cest lui-même, rien ne len sépare, rien en lui ne sy oppose. Son silence – celui de la vie comme celui de la mort – cest son propre silence. Cet amour désintéressé, cette tendre indifférence quil ressent en toutes choses, cest son propre amour de la vie libre de toute possession, de toute identification, de tout “objet”… Cet immanentisme radical parcourt, à travers le jeu de ses symboles, le chemin initiatique de Meursault : la mère disparue, mise en terre la veille, Marie apparaît.

Marie. Cest la mère emblématique, celle du Christ. Pour Meursault cest la femme-mère, la médiation entre lunion avec sa propre mère et son accord avec la nature. Marie ne se distingue pas dailleurs réellement de la nature ni des attributs maternels. Meursault la rencontre “dans leau” (celle de la naissance et du baptême) , effleure immédiatement ses seins, sendort comme un enfant sur son ventre. Marie sommeille avec lui. Ils ne parlent pas. Le soir “elle est venue chez moi”. Que dire de Marie sinon quelle est tout en surface, celle de la beauté de son corps brun. Marie cest la nature en mouvement dans son affirmation singulière, comme corps, comme pure joie, comme plénitude : elle rit sans cesse. Linverse en apparence de limmobilité et du vide de la mère. Mais cest pourtant la même prégnance du présent, le même savoir de la vie, la même liberté. Son rire cest son silence. Sa sagesse même. Marie ne dit rien dautre que lurgence du plaisir de vivre. Elle libère la sagesse de la figure encore réactive de la résignation. Et cest avec ce désir, ces rires, ces fragments de corps et de tissu, ces mouvements fugitifs du visage, que Meursault sunit avec Marie/la mère/la nature, en deçà du moi (le sien ou celui de Marie) dans limmanence des purs affects.

Cette union atteint son point sublime durant la matinée du dimanche. Le texte a ici, plus quailleurs encore, la simplicité dun système. Union tout dabord avec les quatre éléments : leau (“leau était froide et jétais content de nager”), lair (“je suis entré en nageant régulièrement et en respirant bien”), la terre (“jai mis ma figure dans le sable. Je lui ai dit que cétait bon…”), le feu (“jétais occupé à éprouver que le soleil me faisait du bien”). Puis union avec Marie ; dans leau tout dabord, selon un même corps (“avec Marie, nous nous sommes éloignés et nous nous sentions daccord dans nos gestes et dans notre consentement. (…) Marie a voulu que nous nagions ensemble. Je me suis mis derrière elle pour la prendre par la taille et elle avançait à la force des bras pendant que je laidais en battant des pieds”) ; et sur le sable (“elle sest allongée flanc à flanc avec moi et les deux chaleurs de son corps et du soleil mont un peu endormi”). Marie lui fera remarquer quil ne la pas embrassée depuis le matin. Là où Meursault vit la béatitude de la symbiose, les signes damour, le désir même de sunir à lautre davantage (dans un baiser par exemple) nont plus de place. Les structures du moi et dautrui se sont dissoutes. Marie nest plus “objet de désir”. Dans cette jouissance illimitée de lêtre il ny a plus rien à dire, à montrer, à prouver ou à désirer. Cette plénitude se vit dans une douce somnolence. Cest le sommeil comblé du nourrisson “sommeil léger et sans rêves”. Ce contact direct au monde est un moment dinnocence… qui pareillement peut se renverser en cruauté. Le moment du crime sera aussi celui dun contact direct avec les éléments, aussi innocent. Pour le meilleur ou le pire, le plus grand plaisir ou lextrême douleur, démuni de la cuirasse de nos illusions, Meursault vit totalement exposé à la tendresse ou à la fureur du réel. Cette passivité est déjà aussi sa force.

Meursault est avec Marie ou la nature, comme lenfant avec sa mère, totalement disponible à sa chaleur, son amour, mais par lui-même passif. De la mère-nature lui vient tout son contentement. Cest par elle quil entre en accord avec elle, comme avec lui-même. Entre lunion de la plage et celle de la prison il y a ainsi à la fois continuité et rupture. Continuité dans linnocence et la jouissance du rapport au monde et à soi-même. Rupture dans le passage de laffect joyeux passif à laffect actif de la béatitude. Par la connaissance, linnocent devient autonomie. Certes la joie passive de Meursault suppose elle-même lactivité dune affirmation qui est celle de la sagesse spontanée du corps au présent quand il est libre de tout avenir. Car en lui-même “le corps ignore lespoir”.Mais cette activité anonyme et sans fin de notre persévérance est livrée aux circonstances extérieures qui font et défont à leur gré notre accord aux autres, au monde et à nous-même. Dans la prison, cest du point de vue de sa propre force, de sa propre lucidité, que Meursault éprouve son accordessentielaveclui-mêmecommeavecle monde. La sagesse spontanée du corps est devenue celle dune connaissance adéquate. Toute la joie silencieuse et sereine de Meursault est là, son bonheur lui appartient et il est irréversible. Dans un amour si puissant et lucide de la vie quil le rend aussi capable de dire “oui” à la mort sans que ce “oui” ne soit en aucun cas lexpression dun désir de mourir, mais au contraire le consentement au monde le plus heureux, le plus tendre et le plus humain.

Le rapport de Meursault à Marie est donc vrai et totalement physique : cest une union des corps. Et pourtant radicalement différente voire opposée de ce quhabituellement on entend par là. Car Marie nest pas pour Meursault “un” corps identifié à une chose, un objet quon sapproprie et dont on jouit, ni dailleurs inversement un sujet, une “personne” – autre face morale de la même pièce imaginative. Misère de tous les mensonges du dualisme et de la “moraline”. Marie cest un désir. Le contraire d “un sentiment pour son coït” suivant limage que Raymond donne du rapport quil entretient avec sa maîtresse. Ce sont limagination et les fantasmes qui réduisent la femme à une identité, un corps, une chose, “la” chose (le coït) ou inversement (mais cest la même chose) la personne morale par excellence, la Mère. Cest selon une même logique que Raymond veut entraîner Meursault au bordel :”jai dit non parce que je naime pas ça”. Le refus est éclairant. Meursault ne fait pas lamour avec des images.

Meursault désire spontanément contenter Raymond, sans penser aux possibles conséquences de ses actes, malgré la très mauvaise réputation de son voisin. Il regrette aussi devoir mécontenter son patron. Mais sa sympathie avec Alger quil aime, la mer et le soleil, et inversement son antipathie pour Paris (“Cest sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche”) sont trop fortes pour lui permettre daccepter ce changement de vie. Sympathie ou antipathie correspondent ainsi aux aptitudes à affecter ou à être affecté des corps. “Le ciel était vert, je me sentais content” : cest de la sympathie. Par contre Meursault remarque les avant-bras “très blancs sous les poils noirs” de Raymond :”jen étais un peu dégoûté”, dit-il.

Loin dêtre étranger aux autres et au monde, le désir spontané de Meursault est pourtant dans une sympathie immédiate, naturelle, avec tout ce qui lentoure. Et cela en dehors de souci de soi. De son avocat, qui part dun air fâché, il nous dit quil aurait voulu le retenir, “lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement”. Un journaliste qui sadresse à lui et quil trouve “sympathique”, lui dit que son affaire sera câblée vers Paris ; “jai failli le remercier. Mais jai pensé que ce serait ridicule”. Lorsquil se sent détesté il a, comme un enfant, naturellement lenvie de pleurer. Ce désir spontané du désir de lautre nest nullement encore le symptôme dun manque ou dune demande damour. A Raymond qui désire être son copain il répond “oui” et commente : “Cela métait égal dêtre son copain et il avait vraiment lair den avoir envie”. Sa sympathie est déjà aussi de la générosité. Elle le conduira en prison. Après lincident avec les Arabes, Raymond veut retourner sur la plage. Masson et Meursault veulent laccompagner. Il se met en colère, les insulte. Le vieil ami de Raymond le laisse partir seul… “Moi, je lai suivi quand même”. Et cest pure générosité. Camus est en retrait de son personnage lorsquil dit de lui quil “na jamais dinitiative”. Comment appeler alors la décision quil prend ici de suivre Raymond pour le protéger contre lui-même ? Cest en effet de manière consciente et très ajustée (comme de lintérieur) à la mentalité de Raymond, à son langage (“Prends-le dhomme à homme…), quil lamènera à lui abandonner son revolver et quil prendra ainsi sur lui le risque de sen servir si la vie de son copain était mise en danger. Meursault aime-t-il Raymond plus que lui-même ? Que répondre sinon que le souci de soi ne limite pas son amitié ou que son souci de la vie est plus grand… Face à lagitation impulsive et irrationnelle de Raymond, à son orgueil dadolescent et de petit voyou, Meursault maîtrise lucidement la situation, il prend tout sur lui jusquà cet instant limite où il comprend que la réalité atteint à son point daléatoire et de vanité de toute maîtrise : “Jai pensé à ce moment quon pouvait tirer ou ne pas tirer”. Les Arabes se retireront et Meursault ne tirera pas, mais il est à présent – pour avoir voulu éviter un meurtre – en possession dune arme. La sympathie cest donc déjà lamitié sans limite. Au delà de Raymond, pour la vie même, ce que dautres appellent son respect.

Le prêtre voulait purifier lâme de Meursault, lui gagner léternité. Mais dans des bondissements mêlés de joie et de colère, “au sortir du tombeau” et de la terreur de la mort, comme le Christ ressuscitant de Piero della Franscesca, cest de lâme elle-même dont Meursault sest définitivement purifié. Et par là de tout dualisme, de toute opposition de la conscience et du monde, du dernier obstacle au consentement et à lamour universel qui est létoffe même des corps. “Où le bonheur naît de labsence despoir, où lesprit trouve sa raison dans le corps” la conscience, devenue pure phosphorescence de la nature entière, louvre au présent, à la tendresse infinie du monde, pour la première fois dans la pure joie immanente du comprendre. Là où sentir, aimer, connaître, sont une seule et même chose, dans cet accord parfait au monde qui est aussi accord à soi-même et, malgré leur haine à tous les autres hommes. Absence despoir, fin de la crainte : “le contact direct, sans intermédiaire, donc linnocence” a été retrouvée. Mais une “innocence au 2è degré”. Celle que permet la lucidité du vrai. Vérité éternelle de la volonté dêtre et de persister dune vie définitivement arrachée à linvolontaire et à lillusion. Cest le moment de vérité dans lequel tout sinscrit, “lhumanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant davoir désiré. Léternité est là et moi je lespérais. Ce nest plus dêtre heureux que je souhaite maintenant, mais seulement dêtre conscient”.

Souhaiter un changement de serviette plutôt quun changement de vie ; se faire avec plaisir des pommes de terres bouillies plutôt que faire carrière ; devenir silencieusement éternel et infini à sa place du sein de sa finitude et de sa propre prison, cest le message sans espoir, mais non sans amour, laissé par Meursault. Une invitation à la plénitude, à la lucidité aride et à la joie des êtres libres et mortels. En proximité absolue de la vie comme de la mort, de la vérité comme du mensonge, son histoire essentielle tient à tout. Il nétait étranger à rien, sinon – mais il en comprenait aussi la contingence et la nécessité – aux tristes illusions des hommes. Laissons Meursault dans sa cellule de condamné à mort. On ne saura jamais sil a été exécuté. Et sans doute, comme les mythes, lhistoire que raconte Camus est faite pour que notre imagination lanime. Jaime à penser que le hasard des circonstances sest renversé en la faveur du héros et lui a permis dobtenir sa grâce et finalement sa libération. Jimagine alors Meursault, riche de la sagesse solaire à laquelle il a accédé – qui maintient en lui vivant le feu dune vie sauvage et éclatante – écrivant sa propre aventure (il ne sappelle pas Meursault bien sûr, et lhistoire que nous avons lue, tout en étant autobiographique, est bien un roman). Le texte de Camus et celui de M. sont certes verbalement identiques, mais le second – qui réalise déjà lœuvre dont rêvait Camus, qui parlerait confiait-il, “dune certaine forme damour” – est, sur le plan de lexpérience philosophique, infiniment plus riche, mais au fond guère différent. La différence quil y a entre lenvers et lendroit.

di Francesco Avolio

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