Joris-Karl HUYSMANS

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Tesina Esame di Stato

 Lestetismo : il culto della bellezza

Roberto Garavaglia – Esame di Maturità 2002

“Un inexplicable amalgame dun Parisien raffiné et dun peintre de la Hollande”, tel est, selon ses propres termes, le portrait de Joris-Karl Huysmans. Si l’on y ajoute une sensibilité maladive et exacerbée, une bile toujours prête à séchauffer et à se déverser en flots de hargne et de rancune contre une époque honnie, des maux destomac avivés par l infâme  “tambouille” des gargotes de la capitale, fléau inévitable pour un petit fonctionnaire, on aura une approche de lunivers de médiocrité et de mesquinerie voulue ou croupit une oeuvre ancrée dans la réalité la plus quotidienne. Mais cest en esthète, au style savoureux empreint dun relent de faisandé ou d “échoppe dapothicaire”, en artiste amoureux de la couleur et de la lumière intimiste, qu’il dénonce les platitudes de lexistence petite-bourgeoise auxquelles on néchappe que dans la retraite authentique du cloître où survivent les beautés non mercantiles de la liturgie et du plain-chant.

LA BIOGRAPHIE

Rond-de-cuir et bénédictin Parisien d’adoption, cest au coeur du quartier Latin que naît ce demi Hollandais fier de ses origines. Le remariage de sa mère ne sera guère étranger à la misogynie dont témoigne toute son oeuvre et toute sa correspondance, jusquà la réconciliation en Marie, la mère des mères. Cette frustration affective fut renforcée par le collège, véritable Léviathan où se perpétraient toutes les injustices sociales : «la tyrannie des poings les plus gros […], la rancune ignoble des pions. Après un baccalauréat passé avec succès commence, faute de ressources, une vie hybride d’étudiant fonctionnaire. Une ou deux années suffisent à épuiser les joyeusetés estudiantin ainsi qua la générosité familiale ; aussi Huysmans s’installe-t-il pour un bail, qui fut de vingt-cinq ans, dans le giron de ladministration. Belle fidélité à une carrière de gratte-papier dont de vertueux exemples familiaux lui traçaient la voie, interrompue seulement par un bref et peu héroïque séjour sous les drapeaux! Accident de parcours pour certains, fin prévisible pour dautres qui, comme Barbey d’Aurevilly, avait écrit, après la publication de A rebours, quil ne restait à lauteur que «la bouche du pistolet» ou « les pieds de la croix »; Huysmans, après avoir respiré, non sans volupté, les émanations sulfureuses du néo-satanisme, franchit en brebis repentante mais orgueilleuse les portes de notre mère lÉglise. Désormais, lhistoire de son oeuvre se confond avec celle de sa conversion et, fervent catholique, il séteindra pieusement, offrant ses souffrances pour racheter un siècle mécréant quil hait.

Du Drageoir aux épices à La Cathédrale

Peu doeuvres littéraires sont aussi étroitement liées aux expériences intimes de leur auteur que celles de Huysmans. Dépourvu de limagination suffisante pour renouveler la fiction, il sorient verse un mélange  dessai, dé chronique et dé narration. « Personnellement j’en ai assez et quitte le genre épuisé par lés redites », écrit-il, pressentant la crise du roman, menacé par la disparition dun sens de lhistoire à nêtre qu’une anthologie de morceaux descriptifs. C’est bien en effet par la nature morte, le paysage ou fa saynète que se manifeste dabord, dans Le Drageoir aux épices (1874), une sensibilité qui, toujours portée vers la peinture, ouvre à limpressionnisme naissant les colonnes élogieuses de ses salons, se réservant de laisser couler sa bile sur un académisme platement bourgeois, “triomphe du poncif habile”. La «bande a Zola», en qui le brave bourgeois voyait des pourceaux, même pas dignes dEpicure, enrôle ce désenchante qui, sous couvert dun naturalisme revendiquant le droit de tout dévoiler – “pustules vertes ou chairs roses” -,vomit son fiel sur la modernité, laméricanisme dune époque qui noffre que du frelaté, tant en amour où de sordides vendeuses de plaisir vous laissent dimpérissables. et « inguérissables » souvenirs, quen jouissance de la table où des ersatz faisandés vous empoisonnent sûrement. La liaison (Marthe, histoire dune fille , 1876), la vie conjugale, (En ménage , 1881), le célibat (A vau-leau , 1882) sont englués dans la même médiocrité terne et irritante pour cet écorché sensibilisé à lextrême aux petites misères de lexistence, qui aspire au confort domestique et bourgeois tout en en dénonçant la monotone vulgarité. La joyeuse bohème des artistes est bien morte, et Marthe n’est que la sordide histoire dun collage avec une fille, lamentable fantôme de Mmi Pinson! « La vie de lhomme, oscille comme un pendule entre la douleur et lennui », aussi Folantin, disciple masochiste et résigné de Schopenhauer, se laisse-t-il flotter à la dérive, « à vau-leau », selon le titre dun étude sur le pessimisme de la vie quotidienne dont il est le triste héros. Epopée à rebours de tous les petits échecs dun pauvre rond-de-cuir, loeuvre atteint une profondeur dennui jamais égalée. “Au fond, si lon nest pas pessimiste, il ny a quà être: chrétien ou anarchiste”, conclut l’auteur. Deux éventualités pourtant également étrangères, alors, à cet aigri de Huysmans qui, de plus en plus, bien que le naturalisme se propose de tout embrasser, préfère la « tristesse des giroflées séchant dans un pot au rire ensoleillé des roses ouvertes en pleine terre ».

Ce furent les quartiers populaires, ceux de Montrouge, de la Gaîté, de la Bièvre, du Gros-Caillou, les bals publics, les guinguettes qui attirèrent sa pointe sèche acérée. Mais le petit fonctionnaire regarde en spectateur impressionniste et non complice la vie dun quartier que ses ressources lui assignent à résidence. Une barrière de classe se dresse entre la réalité décrite et le peintre : c’est tout le problème de lesthétique naturaliste. Les Soeurs Vatard (1879), exemple type de lécole du ” document humain”, faute de cette perspective historique qui anime Germinal dun souffle épique, nest quun constat pessimiste, non sans maniérisme, de la bassesse de la condition ouvrière. Incapable de comprendre lhistoire, Huysmans reprend à plusieurs reprises, sans jamais le mener à bien, le roman de la Commune, La Faim, et transforme le récit de la guerre de soixante-dix en lhistoire de ses intestins malades. On comprend dès lors quil ait senti le naturalisme condamné à une répétition monotone du sordide aussi; dans A rebours, (1884), fait-il léloge de lartifice et du raffinement, apportant, avec les inventions déliquescentes de des Esseintes – aristocrate “fin de race” -, une pâture à tous ceux quun égal dégoût du siècle porte vers le décadentisme.- « Le bréviaire de la décadence » marque la rupture avec le réel au profit du « surnaturalisme » et le met En Route (1895) vers lau-delà un détour du chemin le conduit tout du dabord sur les traces de Gilles de Rais, Là-bas (1891), dans les antres sulfureux de Satan. Sur le sentier de la foi retrouvée, il s’arrête dans La Cathédrale (1898), celle de Chartres, où cet esthète, venu à la religion par l’art, sinitie à la symbolique médiévale, à la liturgie et aux beautés authentiques dun culte séculaire, où lart est une prière, et non cet étalage de “bondieuseries” saint-sulpiciennes que les marchands du temple accumulent dans la basilique pour attirer Les Foutes de Lourdes (1906), carnaval grotesque et pourtant pathétique, tant la foi ennoblit même labject. Huysmans, nouveau converti, retrouve son style pamphlétaire pour vilipender une religion qui descend dans la rue et s’encanaille dans la laideur et la vulgarité du siècle. Il préfère se retrancher dans la pureté des cloîtres quil voit, avec amertume, menacés par les lois sur les congrégations. Seule la théorie mystique de la substitution des souffrances, qu’expose Huysmans devenu hagiographe de Sainte Lidwine de Schiedam (1901), donne un sens à ce long constat pessimiste des misères humaines. Il ny avait pour lidéologie sous-jacente à lesthétique naturaliste que deux voies possibles: le socialisme ou le mysticisme; cest pour ce dernier quopta J.K.Huysmans. En 1907 il meurt à Langage.

Le cycle négatif du dandysme

Le dandysme huysmansien s’articule autour de problème de lennui. En tant que critique du moderne, Huysmans déplore lemprisonnement du sujet par lenvironnement – « lennuyeuse symétrie », et « le banal alignement des grandes voies neuves » – et par lobligation du rôle social. En tant que romancier, Huysmans accable son héros dun ennui qui semble parfois « gratuit ». Ce best guère étonnant si limmobilité psychique continue dêtre le fléau de lexistence de Durtal, héros de la phase catholique. Relent du naturalisme tout autant que legs du dandysme, lennui exprime à travers tout le œuvres de Huysmans une opposition à toute mise en catégories fixe.

Le dandysme de Huysmans consiste à ériger lennui en fétiche. Réaction naturelle face à un monde  en simulacre, lennui est en fait calqué sur limage du féminin. Mais lexemple de Huysmans nous renseigne bien sur la femme.

Cest partout lhomme qui est en cause, puisque c’est lui qui refuse la participation, léchange ; cest lui qui éprouve linquiétude, linsatisfaction, le sentiment déchec, voire le dégoût. Ces expressions de l’ennui relèvent toutes de la hantise masculine du spectre de la différence sexuelle, De la prostituée du roman naturaliste au monstre des rêves de des Esseintes et de Jacques

Marles, la femme est te théâtre dune sexualité surchargée.

Chez Huysmans, lennui sexprime corporellement par la névrose. Or, si les troubles fonctionnels de la névrose relèvent de la différence sexuelle, lennui du héros revêt tous le symptômes d’un désordre féminin. Huysmans semble démontrer ce que Hermann Bahr, dans De Überwindung des Naturalisme (1891), oeuvre de synthèse critique parue la même année de Là-bas, appelle le romanticisme de la nervosité, voire le mysticisme des nerfs, quil voyait, comme voie de sortie dun naturalisme démodé Lassise naturaliste de ce nouveau romantisme ne fait quexacerber l’ennui. En le pathologisant, la fin du siècle donne à lennui la spécificité d’un maladie, un phénomène autant psychologique que psychique.

En fin de siècle, le dandysme offre une espèce de carapace à lartiste célibataire en proie aux angoisses sexuelles. Selon Noël Richard, la névrose du héros solitaire de Huysmans relève du même courant de dandysme quont cultivé tous les décadents français de la fin du XIXe siècle, de Paul Bourget et Jean Moréas à Jean Lorrain et à Maurice Barrès. Ce serait la « neurasthénie délicate » qui constitue la marque dun « dandysme de l’âme».

Chez Huysmans, le dandysme répond a langoisse du genre en obscurcissant la ligne de démarcation de la différence sexuelle. On ne saurait sous-estimer le rôle de lennui dans ce que J.Dupont appelle le domaine de linter sexe dans lœuvre de Huysmans où lêtre hésite et fait hésiter. Par lennui, le héros assume la différence sexuelle dans son propre corps. En retournant le fétichisme contre lui-même, le héros husmansien fait de lennui un fétiche au deuxième degré, le simulacre du féminin.

Persistance du dandysme dans l œuvre de Huysmans

En gros, l’œuvre de Joris-Karl Huysmans comporte trois volets: la phase naturaliste, la phase «décadentiste», et la phase occultiste ou catholique. Le dandysme n’est pertinente selon le consensus critique, quà la deuxième phase. Il se limiterait ainsi à l’épisode de des Esseintes. Nous trouvons par contre non seulement que les différentes étapes de l’œuvre romanesque de Huysmans sont continues, mais aussi qu’il y a un dandysme profond, repérable non seulement dans A rebours mais à travers l’œuvre de Huysmans. Les héros de Huysmans a beau insister sur le fait quil est homme, il trahit constamment d’importants signes de féminité. Les clercs de Saint-Merry font une impression positive à Huysmans parce qu’ils portent leur habillement d’enfant de chœur avec aisance et dégagent un air étrangement «à la fois mâle et touchant». Ces mêmes clercs ne s’assurent de leur virilité quà condition de se mettre hors de la circulation sexuelle. Durtal admire « l’azur rutilant de saphir mâle et pur», ainsi que la statue de la cathédrale de Chartres qui est «droite, asexuée, plane». Pour Huysmans, le primitif est mâle sans afficher le signe principal de la subjectivité : le désir.

Chez les monastique des dernières œuvres de Huysmans l’attribution féminine perd sa dimension troublante. Au moment ou il rédige En route, Huysmans écrit ses impressions intimes de Saint-Wandrille, en juillet 1894:

Ici, ces chant ne sont ni sombres ni durs, mais câlins, si lont peut dire, exquis surtout. Ce gloria est dune douceur glorieuse. Une nuance de féminité de plus, et nous avons le chant des Bénédictins Ô le chat transportant ! Et la jolie voix pure, filiforme du petit préfacier.

L’âme d’Angelico, dans La Cathédral, est plus celle d’une sainte que celle d’un saint. Dans lOblat, la face de dom Badole est «coiffée d’un bonnet à ruches», ce qui lui donne la figure «d’une vielle dévote». Sa sexualité est profondément féminine : loin dêtre un jeu, cest sa nature, de même que celle du prêtre qui «produit l’effet dune jeune paysanne» par sa «façon de se tortiller sur sa chaise, de coqueter, de jouer de léventail, d’esquisser des gestes de fillette ». Chez Huysmans, le saint est celui qui s’est trompé de sexe : Saint François avait l’âme féminine alors que Sainte Thérèse avait «l’âme virile d’un moine». Lâme décortiquée, candide et toute nue du vieux moine Siméon est anti-économique: « il n’a aucune notion de l’argent dont il ne se soupçonne ni la valeur, ni l’aspect, il ne simagine pas comment une femme est faite». Sainte Hildegarde, en revanche, n’a rien de la femme: « il [Dieu] oublie qu’elle est femme et l’appelle : lhomme. ».

La figure narcissique du chat est aussi dandy que la passante de Baudelaire. En revanche, l’homme féminin de l’œuvre catholique de Huysmans n’est pas spécifiquement dandy. Loin de manifesta des signes forts de sexualité, aussi ambigus quils soient; il semble rechercher le dégrée zéro de la sexualité. La vie monastique comporte une asexualité qui sexprime par le timbre dune voix «séraphique et virile», sans vibrato ni halo. Elle est neutre. Dupont parte d’une castration aérienne. Cette volonté d’assumer sa propre castration, qui semble diriger Huysmans vers l’art primitif, va à l’encontre de l’affirmation d’une identité forte. En effet, le héros féminin renonce à toute forme didentité fondée sur son sexe. On ne saurait déchiffrer le Christ du fameux tableau de Grünewald, surtout à cause de son vêtement, « le changement de couleurs des étoffes se volatilisant avec le Christ; la robe écarlate tourne au jaune vif et la trame s’allége, devient presque diaphane dans ce flux dor ».

Le Christ de Grünewald serait une sorte de négatif du dandy. Dailleurs, le moi. du héros féminin de la période catholique doit son style à sa discipline de fer. Dans sa façon de s’imposer un régime de corrections, Dom Badole n’est guère atypique :

ce qui était curieux cest que cet homme, si aimable pour les autres, était, pour lui-même, rigide. Quand sa journée de causeries et de révérences était finie, il se sanglait de coups de discipline, se reprochant de ne pas savoir garder intérieure dans cette existence forcement dissipée par le va-et-vient des hôtes.

Bref, le vieux prêtre affiche un comportement masochiste. Dans ce chapitre, nous voulons examiner le rôle de la névrose dans la féminisation de cet idéal masculin. Nous n’entendons pas par contre interroger l’authenticité de la conversion de Huysmans au catholicisme. Lorsque Durtal entre en religion, son catholicisme est imprégné d’un esthétisme qui abonde en signes érotiques. Sans aller jusquà nier que Huysmans se soit réellement converti, nous voulons relever l’abondance, durant la phase catholique, dexemples de femmes virile et de mâles éphèbes, de saintes dun sexe indécis. Ce sont les conditions psychiques du catholicisme de Huysmans et non pas sa foi comme telle qui retiendra notre attention. Le mysticisme catholique de Huysmans prend son essor dans le discours sur la nature qua fait des Esseintes. Huysmans donne à nul autre qua Barbey le dernier mot de sa préface de 1903 de A rebours: «Après un tel livre, il ne reste plus à lauteur quà choisir entre la bouche d’un pistolet on les pieds de la croix.

L ‘ennui du héros naturaliste

Le héros huysmansien est-il vraiment dandy? Le seul dandy à part entière dans lœuvre de Huysmans est peut-être Célestin Godefroy Chicard, du petit texte du recueil De tout (1901) qui porte son nom. Ce personnage hybride semble calqué sur nul autre que Barbey, «car il partage, sans le connaître, ses goûts romantiques, sa passion des toilettes saugrenues, son besoin de gongorisme et d’hyperboles». Personnage plein de contradictions, il est épris de pieuses chimères tout en possédant un coté pratique dorganisateur habile. Il vit au milieu de la foule chinoise en se distinguant dabord par son habillement, se chaussant de bottes «distinguées, chevaleresques, à la hussarde», et il arrive à convertir des sujets à

ses pratiques, « instaurant des mœurs patriarcales des processions». Lexotisme du personnage, ainsi que son coté saugrenu, le rapproche tout de même de des Esseintes, surtout par son rejet de la société contemporaine américanisée où les choses sont trop faciles et trop sommaires.

Quant à A rebours (1884), il ne pourrait y avoir de doute sur la dimension héroïque du personnage. En effet, le texte semble constituer lassise philosophique dune aventure archi-romantique. Le titre premier d’A rebours, Seul, donne une notion de la dimension solipsiste de son individualisme. En s’affirmant come être exceptionnel, des Esseintes renvoie à la valeur romantique de l’individu héroïque qui refuse de participer au système de production en fonction des lois de l’échange, prônant la valeur de l’individu, incarné dans «quelques êtres, égarés dans lhorreur des ses temps, qui rêvent à l’écart». Les artistes sont appelés à s’apposer à leur temps, de sorte que «le milieu agit sur eux par la révolte, par la haine qu’il leur inspire».

Des Esseintes ne renvoie pas an romantisme: il n’est plus un être organisé à la manière d’Obermann, de René, d’Adolphe, ces héros de romans humains, passionnés et coupables. C’est une mécanique détraquée, rien de plus. Il manque à des Esseintes une dimension psychologique au sens que l’entend Léon Bloy qui observa qu A rebours dénonce à toute page le néant, l’irréparable néant de tous les états par lesquels la vieille entité psychique fait semblant de se soutenir encore. L’ennui, compris comme réaction face au monde, écrase la valeur intérieure de l’âme. Des Esseintes enregistre le monde extérieur, transformant les sensations en goûts. Eprouvant «la sensation dun cloître, il règle tous les détails de sa vie, essayant d’analyser son existence »:

Il se procurait ainsi, en ne bougeant point, les sensations rapides, presque instantanées, dun voyage au long cours, et ce plaisir nexiste, en somme, que par le souvenir et presque jamais dans le présent.

Limmobilité de lesthète explique le fameux épisode ou des Esseintes entreprend un voyage à Londres qui ne dépasse pas la taverne anglaise de la gare locale. Car « le mouvement lui paraissait d’ailleurs inutile et l’imagination lui semblait pouvoir aisément suppléer à la vulgaire réalité des faits ».

L’ennui de des Esseintes apparaît en filigrane à travers l’œuvre de Huysmans, véritable marque de commerce- de la négativité de son dandysme. Huysmans n’a-t-il pas affirmé, «Tous les romans que rai écrits depuis A rebours sont contenus en germe dans ce livre»? Il réapparaît dans l’œuvre successive, dans le personnage de Jacques Marles, le névrosé en proie aux cauchemars à caractère sexuel d’En rade (1887). Huysmans affirme que des Esseintes est aussi «un monsieur Folantin, plus lettré, plus raffiné, plus riche». Folantin, héros morose d’A vau l’eau (1888) est le dernier héros huysmansien avant Durtal, le héros de toutes les œuvres romanesques de Huysmans à partir de Là-bas. Dans En route, l’agenda marquant les heures que tient Durtal ressemble à l’inventaire de des Esseintes dans son boudoir.

Lennui semble être un grand motif de la conversion de Durtal: Schopenhauer, affirme-t-il, mène à l’église. Dans Là-haut, roman à caractère autobiographique, inachevé, que Huysmans a écrit après Là-bas, l’atmosphère dépouillée de la Trappe est celle de l’ennui. Dans son «joual spirituel», En route (1 895), le dégoût de l’existence nourrit sa passion de l’art ; la mélancolie limmobilise et l’étouffe, et cet état de «torpeur absolue» est le résultat du sacrement qui lui «anesthésie l’esprit». Linsensibilité baudelairienne s’exprime aussi bien dans La Cathédrale, où Durtal cherche l’immobilité par les communions glacées. Loin de le guérir, le rite catholique ne fait qu’accentuer l’état de torpeur. Huysmans va jusquà admettre que toutes les recherches de Durtal sur le symbolisme de la cathédrale relèvent d’une économie personnelle, d’une tentative de combattre l’ennui:

Par précaution contre loisiveté, par mesure dhygiène spirituelle, il voulut se ruer à nouveau sur la cathédrale et il tenta, maintenant qu’il était moins obsédé par des songeries, de la lire.

Le Durtal ennuyé qui se rue sur la cathédrale rappelle le flâneur  baudelairien. Dans La Cathédrale, tous les déplacements de Durtal semblent motivés par l’ennui: «Pour changer son ennui de place, Durtal, par un après-midi de soleil, sen fut, au bout de Chartres, visiter la vieille église…» .

La constellation lassitude/ennui/découragement se poursuit jusqu’à LOblat (1901), le dernier roman de Huysmans, où Durtal, ballotté par l’ennui, retrouve la rue:

Voyons, au lieu de rêvasser et de remuer des scrupules et de geindre, si jallais pour tuer le temps, faire un tour. Il partit au hasard des rues.

Le seul remède concevable serait de faire le vide en soi, de sexiler de soi-même, voire de se dénaturer. Durtal constate l’exil du monastère: «c’était une solitude de gens dans une confusion d’objets; chacun, livré à ses tristesses, se taisait» (II:206). Mais Durtal ne peut plus s’accrocher à l’alibi de l’environnement gomme cause principale de son ennui. Alors qu’il voudrait croire à un ennui double, provoqué au moins en partie par l’ennui de la province inhérent à Chartres, Mme Bavoil le sermonne- «Votre ennui, il n’est ni dans l’air, ni autour de vous, mais en vous». L’ennui fait partie de l’identité même de Durtal.

Des Esseintes a également des précurseurs parmi les premiers héros de Huysmans, pour la simple raison que Huysmans ne rompt jamais tout à fait avec les écrivains naturalistes. Son héros Durtal trahit l’œil du naturaliste, ce qui pousse le père Emonot à lui dire dans lOblat « Vous avez une façon naturaliste d’envisager les choses». Coigny lui-même remarque la continuité de cette pratique de Huysmans en montrant comment la richesse chaotique et systématiquement débridée des romans de l’époque naturaliste, l’excès des comparaisons, se retrouvent dans les hommes plantes de L’Oblat. Léon Bloy ne lui pardonne pas de rester «naturaliste réfractaire». En fait, pour le Huysmans de la période catholique, la défaillance du naturalisme zolien nest qu’esthétique: il accuse Zola non pas d’avoir eu tort sur toute la ligne mais uniquement de n’avoir eu «aucun style personnel, aucune idée neuve».

Des Esseintes est préfiguré depuis les toutes premières œuvres, dans «Sac au dos», ou dans Marthe, où cest l’artiste Léo qui l’annonce. Il est également présent dans l’économie intérieure d’André, celui qui pour travailler a besoin d’une certaine stabilité autour de lui, de l’ordre dans ces livres, une harmonie de couleurs:

André avait changé bien des fois ses livres et ses tableaux de place. Après des tâtonnements et des essais, il avait enfin ordonné le tout de telle manière que les formes et les couleurs se répondissent

Le caractère «instable», nerveux, de la mise sur pied de sa bibliothèque annonce la maison musée de des Esseintes, son «désert confortable». Un commun ennui les possède.

Lartiste flâneur Cyprien des Sœurs Vantard et d’En ménage, sans doute le premier héros de taille dans l’œuvre romanesque de Huysmans, est lui aussi victime de l’ennui qui transforme tout ce qu’il touche en une espèce de musée. Il convient de s’arrêter sur le personnage de Cyprien pour voir comment le sentiment de l’ennui relève de la sexualité. Cyprien se mesure à ce des Esseintes qui comprend que la quintessence de l’époque se trouve dans le labyrinthe de la ville:

Il comprenait la signification de ces cafés qui répondaient à l’état d’âme d’une génération tout entière, et il en dégageait la synthèse de lépoque.

En se promenant dans les rues de Paris, Cyprien entend révéler les mêmes mécanismes moraux du monde que des Esseintes ressent lors de sa brève sortie à Paris. Cyprien, par exemple, est très sensible aux maladies du peuple, y voyant «toutes les imperfections, tous les vices des têtes». Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit d’immobiliser l’environnement pour ensuite se l’approprier. Comme nous le verrons, l’écriture de Huysmans entend arriver à ce même résultat.

Tout comme Baudelaire, Huysmans subjectivise la ville, lui donnant le simulacre d’une vie distincte. À la limite, la ville s’élève au statut de protagoniste du récit, comme dans le récit Bruges la morte de Rodenbach (1892) que Húymans admira tant. La ville y a des «plis» physionomiques ainsi qu’«on ne sait quoi de félin et d’étrange». Telle la femme narcissique ou le dandy, la ville ne livre pas ses secrets. La ville de Lübeck, par son calme mystérieux, sait garder «la délicieuse parure… de ses anciennes rues» contre «l’horrible clinquant des boulevards neufs». Il s’agit d’une véritable érotisation de la sphère publique.

Dans Les Sœurs Vantard et En ménage, Cyprien réunit les fonctions de flâneur et de peintre de la vie moderne. Pour l’artiste Cyprien, les rues constituent un lieu érotique hors pair:

Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte, le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, jexamine les fillettes qui ont découche et qui trottinent, secouant un tantinet leurs jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des bottines pas fraîches. Elles ont un je ne sais quoi dalangui et de palot qui révèle linsomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi dans leur linge encore propre mais un peu froisse, dans leur allure ralentie, dans leur façon de porter la violette et de révéler la robe qui indique la hâte dun habillage, la gêne des ablutions quon na pu pratiquer chez soi.

Cyprien prend les allures de Constantin Guys en affirmant que la beauté apparaît dans le transitoire, le fugitif : «La Vénus que j’admire, moi, la Vénus que j’adore à genoux comme le type de la beauté moderne, cest la fille qui batifole dans la rue». Il n’est à la recherche d’aucune femme en particulier, mais des signes féminins d’une séduction molle, «quelque chose de féminin qui simulât un plaisir». En fait, il ne fait que regarder passer la femme, ne désirant guère s’en approcher de plus près, se contentant de la superficie. On assiste ici à une phase transitoire où le désir pour la femme commence à céder à une identification à elle.

La modernité de Cyprien s’exprime par une sorte de manifeste du désir du vivant, de l’actuel. Huysmans affirme cette valeur dans LArt moderne, ou être vivant, cest pouvoir embrasser la réalité de l’époque, trouver une certaine beauté dans les tableaux d’usines, juger que les ingénieurs ne gâtent pas le paysage mais le modifient, en lui donnant un accent plus pénétrant et plus vif. Il revient au flâneur de célébrer la «grandeur mélancolique» ainsi que les «plaintives délices de nos banlieues», ainsi que le jugement d’un Paris «adorablement» faussé. Lorsque Cyprien affirme «comprendre le moderne» en pénétrant dans les saveurs des quartiers, se laissant emporter par la foule, il s’avère le porte-parole de Huysmans.

L’enthousiasme jouissif n’est en fait que le revers de la médaille de l’ennui que trahit Cyprien chaque fois qu’il s’enflamme contre cette même ville. Accablé par une surcharge de conscience morale, Cyprien prend note de « la fatigue des caresses exigées, l’ennui des baisers prévus»; «la mise en fourrière de toutes les passions, l’apothéose de la fille publique – les cabinets à trois sous de l’amour! – et par-dessus le marché, la glorification de la femme de ménage qui vous chipe la bougie et le sucre!». Car l’éloge du simulacre comporte en même temps le jugement qu’il est insuffisamment naturel. Son héros ressent l’ennui devant le simulacre qu’il avait, par ailleurs, tenté de célébrer. L’ennui du héros semble exprimer le refus du simulacre- Lenthousiasme de Cyprien pour la foule relève de la frustration. Produire ce qu’il rêve de produire coûterait cher, trop cher pour ses moyens :

Mais, comme il le disait avec rage, il lui eut fallu une somme ronde pour fréquenter les mercenaires de haut parage et les peindre telles quelles sont, dans leurs boudoirs plafonnes de soie, avec leurs robes de combat et leur canaillerie frottée de grâce. Jamais il navait pu réaliser son rêve. Faute dargent, il en était réduit à ne peindre que les dessertes des tables, le vice a bon marche.

Lennui afflige tout individu qui se montre récalcitrant face au monde. Il a donc une fonction de révolte par laquelle  l’individu  puisse s’affirmer. Cette fonction relie la démarche esthétique à la démarche naturaliste. A propos de Maupassant, André Vial (1954) fait ce rapprochement, disant d’abord des esthètes:

Les uns cherchèrent refuge et salut dans un exil à la fois spirituel et temporel, labsence poétique, célébrant, sur un mode voulu artificiel à lextrême, irrecevable, et offensant au commun, un ordre de sensations et démotions qui nemprunteraient plus rien aux couleurs et aux accidents du monde

Vial parle ensuite de la révolte chez les héros naturalistes:

Dautres préférèrent approfondir leur souffrance en appliquant à leurs semblant et à eux-mêmes les exigences les plus impérieuses de lobservation et de la sincérité, pour libérer ensuite en objets dart les images dont ils étaient obsèdes.

Si Huysmans choisit dans un premier temps cette seconde alternative, ce choix implique un rejet du monde aussi radical que le refus de des Esseintes. Ce dernier s’annonce dans les héros précédents par leur réaction contre le milieu.

Le féminin monstrueux

Le texte de Huysmans semble ne jamais accorder de visage réel à la femme. Pour lui, le projet «de supprimer lintrigue traditionnelle» équivaut à la suppression de «la passion, la femme». Elle ny remplit jamais le rôle d’épouse ou de mère de famille. Comme dit Durtal de lui-même, «Je n’imagine pas un Durtal pieux et marié, besognant sa femme, le soir, et allant communier le lendemain »

Le mariage lui est sacrilège, un « fermage infamant des chairs ». À rebours partage avec dautres œuvres de lépoque, notamment LÈve future de Villiers (1886), une véritable parodie de la femme «authentique». Ces textes affirment qu’à la fin du siècle, la femme fabriquée est plus «vraie» que la femme naturelle. Des Esseintes s’attaque à «celle de ses œuvres considérées comme la plus exquise… la plus originale et la plus parfaite: la femme». Elle sy présente dans une version idéale et hors du temps où ce qui importe essentiellement, cest qu’elle soit une représentation. Dans A rebours, la structure narrative discontinue ainsi que  les chapitres juxtaposés en unités autonomes permettent ce libre jeu du fantasme, ce refuge dans l’illusion.

Rien dans A rebours n’est plus «faux» que la femme. Des locomotives à la femme sphinx, de la femme du cirque et du music-hall, où figurent la saltimbanque et la ventriloque, elle revêt un aspect machinal, triomphe de la pseudo physis. Selon F. Gáillard, le simulacre est monstrueux, puisque les monstres, espèce d’archétype de la machine, remettent en question la nature comme référent originel.

Si la vraie femme est absente du récit, il va de même de l’enfant. Aucun personnage d’enfant n’apparaît dans l’œuvre romanesque de Huysmans, à l’exception de ceux que sodomise et dépèce le monstre Gilles de Rais. Max Milner cite un texte du Drageoir des épices resté inédit, « Le Monstre pâle», qui explique cette absence:

Quil est laid, ce monstre pâle, quelle tête falote, quel air stupide. Comme il se dandine gauchement dans son cercueil de verre cet ignoble avorté Et pourtant ce corps en tuméfaction, cet amas de chairs liquéfiées, cest mon sang à moi ! Cest mon fils (dans « Actes de Bale »)

L’affreux avorton préservé dans du formaldéhyde représente l’horreur de la chose naturelle. C’est une partie de soi à laquelle le narrateur a renoncé. Véritable objet châtré de la mère, l’avorton est le phallus affiché, après sa castration.

Dam A rebours, la vision de la chose châtrée sert de métaphore de la langue même. Des Esseintes imagine la langue latine du V siècle dans un état de traumatisme et de décomposition biologique: «elle pendait, perdant se& membres, coulant son pus, gardant à peine, dans toute la corruption de son corps, quelques parties fermes …». Le domaine végétatif a également ses avortons. Les fleurs de des Esseintes sont naturelles mais malsaines». Elles ont l’air faux.

Des Essántes convoite lhorreur parce que, loin de vouloir singer le naturel, il cherche le naturel là où il semble faux: «Après les fleurs factices singeant les véritables fleurs, il voulait des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses ». Cela place la fausseté dans la position de l’original. Il n’y a aucun état premier auquel le fétiche se substitue. Les fleurs malsaines de des Esseintes sont des simulacres au deuxième degré, des fétiches du fétiche.

L’œuvre critique de Huysmans reflète l’intérêt de des Esseintes. En voyage, «L’Aquarium de Berlin» du recueil De tout décrit avec horreur tout un environnement «inauthentique» où les fleurs présentent « les plus illusoires des teintes et les plus démentiels des contours», les fleurs qui «se promènent et [des] bêtes [qui] prennent racine», de monstres qui «paraissent emprunter à lhomme les contours et les couleurs des métaux forgés dans ses usines».

Les pratiques savantes et esthétiques du naturalisme servent à figer le sexe sous son aspect le plus horrible. Mais la névrose s’exprime aussi par le rive, ce qui à la fin du siècle fut encore hors de la portée de la médecine positiviste. Le rêve est un terrain ou le fétichiste peut exprimer librement le « je sais bien, mais quand même». Pour autant qu’il éprouve de l’horreur, il peut affirmer que «ce n’est, Dieu merci, qu’un rêve». Dans le rêve, l’esprit «se dévide de sa chaîne». La notion de rive qu’on trouve dans A rebours est assez proche de celle de Freud dans la mesure où elle dépend des processus de déplacement et de condensation. Les deux processus sont à l’œuvre dans les transformations de la femme inconnue, d’abord en saltimbanque, ensuite dans la fleur maladive, « le Virus». Ce processus se retrouve dans En rade, dans le deuxième rêve de Jacques Marles. Il semble l’œuvre d’un géologue, mais l’endroit de la castration est facile à repérer.

Et, en effet, le tunnel prit fin, ils débouchèrent près du Cap Arechusia, non loin du Mont de Pleine, dans la Mer de la Tranquillité dont les contours simulent la blanche image d’un ventre sigillé d’un nombril par le Jansen, sexué comme une fille par le grand V d’un golfe, fourché de deux jambes écartées de pied-bot par les mers de la Fécondité et du Nectar.

Cette femme phallique doit son caractère monstrueux à des traits masculins secondaires, tel l’habillement. S’on dandysme exhibitionniste s’oppose à l’affaissement des personnages mâles qui, dans les romans naturalistes de Huysmans, voit toute expression virile de leur sexualité effacée.

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